Chronique de Qui a tué Heidi ? par Je lis des polars .

Deuxième roman de Marc Voltenauer, Qui a tué Heidi? signe le retour de l’inspecteur Andreas Auer dans ses enquêtes, plus ou moins légales, à Gryon. Le village de montagne s’anime à nouveau de nombreux soucis et secrets, dans une confusion que la police tentera d’éclaircir. La quatrième de couverture instaure le mystère:

Un politicien abattu à l’Opéra de Berlin, un tueur à gages en mission à Gryon, des fantasmes meurtriers dans le secret d’une chambre… L’inspecteur Andreas Auer reprend du service. Il entraîne Mikaël, son compagnon, dans un voyage sans retour, au plus noir de l’âme humaine.

Patience et suspense

Le suspense de ce polar tient dans la construction très patiente et calculée de l’intrigue. Pas de meurtre sanglant dès la première page; on sent plutôt la tension monter progressivement au fil du récit jusqu’à craquer. Tout s’enchaîne alors selon différents points de vue.

À l’instar du volume précédent, l’auteur nous donne accès aux pensées des protagonistes et antagonistes de manière à accentuer le suspense en prenant le·la lecteur·trice comme témoin. Cette structure aux multiples perspectives permet l’insertion de scènes plus lentes au cœur de l’intrigue afin d’en couper le rythme. La dynamique ainsi créée rend le roman à la fois irrésistible et respirable. Loin de l’ennui du premier tome de la saga Auer, Qui a tué Heidi? est parfaitement équilibré.

Des personnages incontournables

Marc Voltenauer fait briller des personnages complets, complexes, sensibles et vrais. On entre juste assez dans leur vie pour être amené·e à les soupçonner tour à tour. L’auteur brouille ainsi les pistes en glissant des détails communs dans les descriptions du tueur et des quatre potes qui incarnent la jeunesse gryonnaise et que l’on voit évoluer en parallèle de l’enquête. Le génie tient dans la manière de construire en même temps des protagonistes solides et un suspense grandissant par les interrogations qu’il fait naître.

LE TUEUR

Le tueur à gages est loin du cliché de la machine à tuer froide et sans émotions. Au contraire, il montre des émotions complexes éveillées par les situations, parfois inattendues, qu’il rencontre.

Les instruments à cordes étaient la pluie, qui tombait avec un rythme effréné, saccadé. Puis le tumulte des vents, le rythme qui s’accélérait, les trombones, les tubas, les cymbales, la grosse caisse. […]
Sous le masque de silicone qu’il avait enfilé pour être méconnaissable et qui commençait à lui donner chaud, Litso Ice fermait les yeux, extatique malgré la gêne.

Litso Ice est un de ses méchants que l’on voudrait qu’ils soient gentils. Malgré ses actions meurtrières, on s’y attache grâce à une écriture soignée et détaillée.

[…] supprimer cette vache, innocente par nature, lui avait donné pour la première fois des remords. Il avait tué Heidi. Certes, pas la petite fille sur l’alpage qu’il avait vu dans un film suisse en noir et blanc, mais il avait un peu le sentiment d’avoir tué un mythe.

L’HOMME AUX MULTIPLES VISAGES

L’auteur réutilise la parade mise en place dans son premier roman en appelant son antagoniste principal « l’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère ». Les termes clés de sa personnalité instable apparaissent dans cette longue appellation: l’homme, l’ivresse (qui symbolise la perte de contrôle), le parfum, la mère. Par ailleurs, l’auteur fait preuve d’une grande sensibilité dans les descriptions de ce personnage troublé; le manque de jugement à l’égard du travesti et l’attention accordée aux détails de ses actions ne m’ont pas laissée indifférente.

Du tiroir de la coiffeuse, il sortit un rouge à lèvres, du fond de teint et du mascara. Il se maquilla avec soin. À force de répéter ces gestes, il avait acquis une dextérité certaine. Il ouvrit un écrin et saisit une boucle d’oreille. Il tourna légèrement la tête pour voir son profil dans le miroir. Et il l’accrocha. Puis la deuxième. […]
Il enleva délicatement le bouchon et versa quelques gouttes du précieux liquide sur son poignet. Il passa ensuite sa main sur le côté droit de son cou. Puis il fit de même sur le côté gauche.

ANDREAS AUER

Alors que Le Dragon du Muveran nous présentait un Andreas Auer sûr de lui, égocentrique et cassant avec sa collègue, on découvre dans Qui a tué Heidi? un Andreas Auer tourmenté. Sa part d’ombre se révèle petit à petit dans une enquête qui semble lui échapper. Le doute, la peur, la douleur l’assaillent au fil de ses erreurs et de ses maladresses.

Marc Voltenauer construit la personnalité de son protagoniste page après page, roman après roman. On apprend à le connaître, à souffrir avec lui, à espérer pour lui. À l’image d’un Jean-Baptiste Adamsberg dans les romans de Fred Vargas, Andreas Auer semble bien parti pour s’instaurer comme un personnage incontournable du polar francophone.

Bientôt la suite

Si, comme moi, vous en redemandez goulûment, sachez que la sortie du troisième roman de Marc Voltenauer, L’Aigle de sang, est prévue pour le 14 mars 2019. Vu la fin ouverte de Qui a tué Heidi?, on ne peut que trembler d’impatience à l’idée de connaître le dénouement et les nouveaux rebondissements dans la vie de l’inspecteur Andreas Auer et de son amoureux Mikaël Achard.